Qu’est-ce que l'identité TCK (Third Culture Kid)?

 
 

L'identité TCK, quand la diversité nourrit la réflexion et la créativité

Dans cet article, je ne parlerai pas d'identité visuelle, de charte graphique ou de symbolique via les articles de ma sémiologue préférée. Je vais plutôt vous parler d'identité individuelle et du concept d’enfant de troisième culture, la mienne, complexe et multiple, façonnée par les différentes cultures qui m'ont construite. En tant que TCK (Third Culture Kid), mon parcours multiculturel influence profondément ma façon de voir le monde et d'exercer mon métier de designer graphique.

Cette diversité nourrit ma réflexion, mes valeurs et ma pratique créative, tout en soulevant certaines difficultés liées aux appartenances multiples.

À travers cet article, je souhaite explorer également ce parcours particulier: ses richesses, ses questionnements et son influence sur ma manière de créer.

 
 

Au sommaire:

  • Qu'est-ce qu'un TCK?

  • Les avantages et défis d'être “TCK”

  • Mon parcours multiculturel

  • Réflexions sur l'influence de mon identité multiculturelle dans ma pratique créative

  • Réflexion sur la diversité et l'ouverture culturelle

 

Ah, la fameuse question "d'où venez-vous?”, suivi de “mais alors, d’où venez-vous vraiment?". Je la vois venir à des kilomètres, et presqu'à chaque fois c'est le même rituel. Je réfléchis à l’angle à adopter selon la personne qui me pose la question, j’inspire profondément, j'esquisse un petit sourire gêné, et je réponds par "Vous avez combien de temps, 4h?" ou "Que voulez-vous savoir exactement? Où je suis née? Où j’ai grandi? Où j’ai vécu le plus longtemps? Quels passeports je possède? Quelle est ma langue maternelle? Quelles langues je parle? Quelle est l’origine de mes parents? À quelle culture j’appartiens? Dans quelle religion j’ai été élevée? À quelles écoles j’ai étudié? Où je me sens chez moi? Où est ma maison aujourd’hui? Ça veut dire quoi pour vous “maison”? Quelle culture me ressemble le plus? Quelle nationalité je ressens le plus comme étant la mienne? Qu’est-ce que mon visage vous laisse imaginer? etc. etc.

Et puis pourquoi choisir? Pourquoi on me pose souvent ces questions? À quoi ça sert vraiment? Est-ce par simple curiosité ou du racisme?

Une origine, une nationalité ou une apparence peuvent raconter une partie d’une histoire, mais jamais l’histoire entière. Le problème n’est peut-être donc pas seulement de me réduire à une origine, mais de croire qu’une seule histoire pourrait suffire à raconter qui je suis.

Je ne suis pas difficile à définir parce que j'ai plusieurs origines. Je suis difficile à définir parce que j'ai grandi dans plusieurs mondes, classes sociales, religions, cultures… et que chacun d'eux me renvoie une image différente de qui je suis.

 

L’identité est une construction complexe qui façonne ce que nous sommes en tant qu’individus. L'identité n'est pas une notion figée ou monolithique, mais un processus continu de construction et de reconstruction. Elle se compose de multiples facettes qui s'entremêlent: identité culturelle, sociale, professionnelle, personnelle, etc.

L’identité n’est jamais figée. Elle se construit au fil des cultures, des langues, des expériences, des rencontres et des appartenances qui nous façonnent.

Pour un(e) TCK, ces repères sont souvent multiples et parfois contradictoires. Plutôt que de former des cases distinctes, ils s’entremêlent comme les fils d’un même tissu, créant une identité en constante évolution.

Grandir entre plusieurs cultures peut ainsi développer une capacité à changer de perspective, à décoder différents environnements et à s’adapter au changement. Mais cette richesse peut aussi rendre plus complexe la question de l’appartenance et de l’assimilation. Quand plusieurs mondes nous constituent, où se situe réellement notre “chez-nous”?

 

Qu'est-ce qu'un(e) TCK?

Le concept de "Third Culture Kid" (TCK), ou "Enfant de Troisième Culture", désigne les personnes ayant grandi entre plusieurs cultures. Leur identité se construit alors à partir de références multiples, différentes de celles d’une personne ayant grandi dans un seul cadre culturel.

Ce phénomène a été identifié et étudié pour la première fois dans les années 1950 par Ruth Hill Useem et John Useem, sociologues et anthropologues, qui ont observé comment ces enfants développaient une identité culturelle unique, distincte à la fois de leur culture d'origine et de leur culture d'accueil.

Cette troisième culture se manifeste comme une fusion dynamique entre trois éléments:

  1. La (ou les) culture(s) culture(s) héritée des parents

  2. La (ou les) culture(s) des pays d'accueil où l'enfant a grandit

  3. Le mélange de ces cultures qui en fait la troisième


«Un Enfant de Troisième Culture (ETC) est une personne qui a passé une partie importante de ses années de croissance dans une culture autre que celle de ses parents. Elle développe alors des relations avec chacune de ces cultures et s’identifie dans une certaine mesure avec elles, mais elle ne se considère pourtant pas comme faisant intégralement partie d’elles. Même si différents éléments de chaque culture s’assimilent à son expérience et influencent son système de valeurs et son mode de vie, son sentiment d’appartenance va vers ceux qui ont un vécu semblable au sien.»

(Cathy SCHMID : «Un enfant, deux cultures»)


 

Les avantages et défis d'être “TCK”

Selon Ruth Hill Useem et John Useem, tous les TCKs sont évidemment uniques, mais partagent souvent plusieurs traits communs:

  • un sentiment d'appartenance qui dépasse les frontières nationales. Ils se sentent souvent plus proches d'autres TCKs que de personnes dites “monoculturelles”

  • une vision du monde plus globale

  • la capacité à comprendre différentes perspectives d'une même situation

  • une grande capacité d'adaptation au changement

Ces dimensions influencent leur manière d’être, leurs relations et leur perception du monde, tout en créant une forme de pression constante liée au fait de devoir négocier leur propre identité, avec un sentiment d’aliénation et l’impression de ne jamais trouver sa place.

L’identité TCK ressemble à une mosaïque colorée, composée de fragments de cultures différentes. Cette richesse nourrit une vision du monde plus large, mais peut aussi donner l’impression d’être un puzzle incomplet, générant parfois un sentiment de déracinement.

Cette circulation entre plusieurs cultures favorise l’empathie et la lecture de différents codes sociaux, mais peut aussi compliquer le sentiment d’appartenance, la quête d’identité et d’appartenance étant un thème central.

Les relations sont marquées par la diversité des rencontres et une grande facilité à créer de nouveaux liens. En revanche, la distance et les déplacements rendent souvent leur maintien plus difficile. On apprend à rencontrer, à s’attacher, mais aussi à ne pas avoir le contrôle des déplacements surtout lors de l’enfance et l’adolescence, de se séparer, de dire adieu et cela crée des deuils profonds.

À l’image d’un oiseau en plein vol, les TCK portent un regard d’ensemble sur les cultures et les sociétés, percevant plus facilement les liens qui les unissent. Cette perspective peut toutefois s’accompagner du sentiment d’être en marge, comme un observateur permanent ayant parfois du mal à “choisir un camp”.

Leur familiarité avec le changement développe une grande capacité d’adaptation, mais peut aussi générer de la fatigue et du stress liés aux transitions constantes et aux contraintes de la mobilité internationale.

 

Mon parcours multiculturel

Je suis née en Belgique d’une mère belge et d'un père tunisien. Mon aventure multiculturelle a débuté très tôt. J'ai commencé à voyager dans le ventre de ma mère. À l'âge de 4 ans, mes parents ont quitté la Belgique pour réaliser leur “rêve américain”, mon père, confronté au racisme et aux difficultés à exercer comme neurologue en Belgique et surtout en France, était prêt à reprendre ses études au besoin. Ce rêve nous a finalement menés à Montréal, au Canada.

Je n’ai jamais passé plus de 3 ans dans une même école ni très longtemps au même endroit. Au Canada, j'ai étudié dans plusieurs villes du Québec: Montréal, Rivière-du-Loup, La Pocatière et Lennoxville. Après le CÉGEP, où j'ai appris l'anglais, j'ai commencé des études en beaux-arts à l'Université Bishop's. J'ai ensuite poursuivi mon parcours à Montréal en suivant quatre certificats universitaires à l'UQAM, à l'Université de Montréal et à Concordia, dans des domaines variés tels que la communication, le marketing et le design graphique.

Poussée par mon esprit d'aventure et rupture amoureuse brutale, je me suis envolée seule pour la Chine avec l'idée d'y passer deux semaines. Ce séjour s'est finalement transformé en trois années particulièrement enrichissantes, au sein d'une communauté internationale incroyable. J'y ai appris quelques bases du mandarin à l'Université de Nanjing et travaillé comme designer, en freelance, en agence et en entreprise.

Je vous raconte cette aventure incroyable via cet autre article.

C’est là bas que j’ai rencontré mon futur mari Auvergnat. En 2014, je l’ai accompagné en France. Mon parcours m’a menée quelques mois en Auvergne, puis trois années à Lyon, avant de revenir m’installer dans les montagnes auvergnates.

Bien que je m’y sente à l’aise, le concept de “maison” reste pour moi purement matériel. Il n’aura probablement jamais la profondeur du mot “home”, qui m’évoque des racines “solides” et une “identité unique”, un concept auquel je ne peux ni adhérer ni me limiter. Après tout, les frontières changent au cours de l’histoire… Pour moi, “HOME” n’est ni la France, ni le Canada, ni la Tunisie, ni la Belgique, et encore moins la Chine qui ne naturalise pas les étrangers. “HOME”, c’est notre PLANÈTE, peut-importe l’endroit, du moment que je suis avec mon chéri, notre bulldog anglais et des gens que j’aime.

 

RECAP

  • Lieu de naissance: Belgique

  • Culture de mes parents : Belgique et Tunisie

  • Cultures & pays d'accueils: Canada (21 ans), Chine (3 ans) et France (depuis 2014)

  • Ma "troisième culture": représenterait une fusion de toutes ces expériences

 

Voyages en territoires d’idées reçues

 

Belgique

À Bruxelles, dans ma famille et son entourage (plutôt bourgeois wallon), on a déjà traité mon père de singe, d’arabe qui mange par terre sur son journal, de sauvage, de barbare… J’entendais parfois mes proches m’appeler “zinneke” (“bâtard” en bruxellois) ou “ma belle petite bougnoule”, ou même “ma petite négresse”.

Je me souviens aussi de ma grand-mère qui râlait souvent en voyant passer des femmes voilées, des personnes arabes ou turques dans la rue. Ces mêmes personnes semblaient pourtant moins déranger lorsqu’elles venaient travailler chez elle, entretenir ses appartements ou lorsque mon père pouvait lui prescrire des médicaments.

 

Canada

Au Québec, nous étions souvent les seuls étrangers. Les gens faisaient rarement la différence entre les différentes cultures du monde arabe. Être perçue comme arabe au sens large m’a parfois exposée à des regards teintés d’exotisation ou d’érotisation. Mon origine semblait alors précéder ma personne. J’étais aussi réduite à l’image d’une “Européenne exotique”, avec un accent “frÔnçais de princesse”, une Jasmine d’Aladdin ou une Shéhérazade. Merci Disney…

Après le 11 septembre, certains camarades projetaient sur moi des fantasmes liés à mes origines: un père soi-disant riche propriétaire de pétrole, un futur mariage avec un “prince d’Arabie”, ou encore l’idée que mon petit frère devait forcément être doué au soccer parce qu’il avait du “sang arabe“.

On m’a aussi attribué des surnoms liés à mon apparence ou à mes origines, et j’ai entendu des remarques comme: “mais toi au moins tu ne portes pas le voile et mange du porc”. Je comprends aujourd’hui que ces réductions révèlent des mécanismes de racisme, nourris par des imaginaires pauvres hérités de l’histoire coloniale et par la manière dont les corps féminins sont regardés, dominés, contrôlés.

Je me souviens d’avoir été davantage fouillée aux douanes lorsque je voyageais avec mon père qu’avec ma mère, blonde aux yeux bleus. Une simple pomme canadienne ou pince à sourcil pouvait devenir une “arme redoutable“ aux yeux de certains douaniers américains.

JE ME SOUVIENS aussi de ce voyage scolaire en bus vers New York. J’avais 17 ans et pas encore la nationalité canadienne. Malgré mon passeport belge à jour, qui ne m’avait jamais posé problème auparavant aux frontières américaines, un douanier a subitement décidé que celui-ci n’était pas “lisible” et m’a simplement interdit de passer. J’ai vu le bus et mes amis de classe s’éloigner pendant que je restais seule, en pleurs, humiliée et retenue à la frontière durant des heures, comme une suspecte, sous le regard d’un homme convaincu d’avoir fait son “devoir patriotique”. Ahhh, George W. Bush aurait été fier… C’est ce jour-là que j’ai découvert le terme ALIEN, utilisé aux États-Unis pour désigner un étranger.

 

Tunisie

Lors de mes courts séjours dans le petit village de mon père, près de Sousse, je sentais un très fort sentiment de décalage avec ma famille et étrangère à une culture qui était pourtant censée être la mienne. On m’appelait "gazelle", on plaisantait sur le nombre de chameaux contre lesquels je pourrais être échangée. On me renvoyait constamment à une image d’Occidentale privilégiée ou de touriste, tout en me rappelant sans cesse que j’étais profondément Tunisienne…

On insistait pour que je couvre mes bras et mes jambes malgré les 45 degrés à l’ombre. On me reprochait de ne pas parler arabe, de ne pas être musulmane, de pas faire si ou ça, ou encore de tenir la main de mon chum québécois dans la rue, avec des sous-entendus que c’était perçu comme de la prostitution. Je comprenais difficilement certaines normes sociales: les hommes au salon pendant que les femmes restaient à la cuisine, les remarques sur mon choix de ne pas vouloir d’enfants, ou les réactions face aux comportements déplacés envers les femmes. Ce qui m’a marquée, c’est de percevoir ces inégalités avec une grande intensité en Tunisie, alors qu’elles existaient aussi partout et dans d’autres environnements où j’ai grandi.

À l’aéroport de Monastir, je risquais de ne pas pouvoir quitter le pays sans mon passeport tunisien. Sur le sol tunisien, l’État considérait qu’un citoyen tunisien reste tunisien, quelle que soit sa double nationalité. Une illustration de cette liberté à géométrie variable que peuvent imposer certaines frontières.

Pourtant, j’aime la Tunisie. J’aime la chaleur des relations, la générosité, la musique, la cuisine, les paysages, l’architecture et cet arabe chantant que j’adore entendre malheureusement sans le comprendre.

La première fois que j’ai perçu chez mon père une certaine fierté pour son pays fut lors de la révolution du Jasmin. Mais l’espoir est vite retombé. J’ai souvent ressenti un manque, un vide, face à cet héritage auquel j’ai eu si peu accès. Malgré les efforts de ma mère pour maintenir le lien avec sa belle-famille, mon père a toujours refusé de m’apprendre l’arabe ou de me transmettre ce qui lui appartenait, alors même que j’aurais aimé pouvoir m’en rapprocher.

 

Chine

Lors de mon séjour à Nanjing et à Shanghai, j’ai utilisé mon passeport belge, qui, à l’époque, m’offrait davantage de facilités que mes passeports canadien ou tunisien. J’y étais vue comme la “LAOWAI”, littéralement “l'étrangère”, terme devenu souvent plus péjoratif pour désigner toutes personnes autres que chinoise.

  • 老 (lǎo) = “vieux”, mais ici ce n’est pas littéral
    utilisé comme préfixe familier, parfois affectueux ou informel

  • 外 (wài) = “extérieur”, “dehors”, “étranger”

On me pointait du doigt comme un animal de cirque en rigolant, étonnés de voir une “blanche” parfois pour la première fois. Comme j'ai la peau effectivement plutôt claire, on me proposait souvent des opportunités bien stéréotypées: professeur d'anglais, "mannequin", candidate pour des jeux télévisés, ou encore hôtesse en tenue de princesse bling bling ou en robe de mariée lors d'événements promotionnels en tous genres. Ces rôles, proposés par des marques de pharmacopée chinoise, des agents immobiliers ou lors de banquets d'entreprise, servaient essentiellement à afficher une présence occidentale comme symbole de prestige sans parler du rôle féminin très genré, considéré comme “potiche”...

Comme la grande majorité ne connaissent ni la Belgique, ni la Tunisie, je disais: 我是加拿大人 (je suis canadienne) avec un très mauvais accent et on me souriait avec le pouce en l’air, en disant que je parlais SUPER BIEN chinois, la belle blague.

 

France

En Auvergne et à Lyon, soit on me fait des blagues potaches de moules-frites ou on prend un vieil accent brusseleer mal imité, mais on préfère m'appeler affectueusement “mon petit caribou”. On suppose que j'habitais près des bélugas (c'est pas faux) et des ours polaires (faut pas exagérer non plus). Dans l’imaginaire de certains, je dormirais dans un igloo, je me déplacerais en chien de traîneau et je mangerais du phoque cru. Wow sérieux?

On me demande aussi régulièrement de parler avec l’accent québécois pour se divertir en gloussant et épater la galerie. Je finis par avoir honte pour mes amis québécois, et l’impression d’être réduite à un personnage: le singe de cirque, le clown de service, voire un trophé que l’on exhibe pour se rendre intéressant. Ce qui peut sembler anodin ou affectueux relève parfois d’une forme de fétichisation de l’altérité. Ma différence devient un objet de curiosité et de divertissement, plutôt qu’une part parmi d’autres de mon identité.

Cette mise en scène peut aussi devenir une forme de valorisation par procuration. Certains parlent du Québec avec tant d’enthousiasme et aiment me présenter comme “la Québécoise”, tout en entretenant une vision largement fantasmée de cette culture sans chercher réellement à en connaître la réalité. À travers moi, j’ai souvent l’impression qu’ils peuvent ainsi se donner l’image de personnes ouvertes sur le monde, proches d’une culture étrangère (surtout Occidentale), sans s’y intéresser. Je ne suis alors plus seulement moi-même, je deviens le support d’un récit construit sur le Québec et, à travers lui, sur soi. C’est très malaisant et paradoxalement, en tant que TCK, je ne me suis jamais sentie légitime pour parler du Québec ou prétendre en être représentative.

Ou alors, on me lance un “bonjour tabErnaclEuuu” en imitant un accent improbable, mélange de belge-chtimi-suisse qui a un rhume... À la base ce mot est un juron, considéré vulgaire ou grossier, puisqu’il vient d’un objet liturgique catholique, comme ostie, ciboire, calice, crisse, etc. Au Québec, ces sacres ont été transformés pour exprimer la colère, l’exaspération ou même l’intensité émotionnelle, devenant une des marques identitaires du français québécois.

Pis, ça se prononce tAbArnAk, tabarnak! Non mais allô quoi!

 

NB. Pourquoi il vaut mieux éviter d’imiter l’accent québécois?

Imiter un accent peut sembler anodin, mais cela crée souvent un malaise. Comme toute façon de parler, un accent porte une histoire, une identité et un rapport particulier à la langue. Lorsqu’il est exagéré, répété ou reproduit sans invitation, il devient une caricature qui réduit une personne à un cliché. Généralement, lorsque l’imitation survient devant un groupe, ça sent encore plus mauvais…

Dans mon cas, cela ravive un vécu linguistique sensible: des remarques incessantes sur ma façon de parler, des corrections permanentes peu importe le pays francophone, des moqueries répétées, voire un sentiment de honte… Malgré mes deux accents “québécois” et “français”, je reste perçue comme différente.

On peut apprécier un accent pour sa musicalité, sa chaleur ou ce qu’il évoque d’une culture, sans en faire un spectacle. Je pense que l’imitation n’est respectueuse que lorsqu’elle s’inscrit dans un contexte d’apprentissage ou d’échange culturel, avec le consentement de la personne concernée.

 

J’ai eu la chance d’évoluer dans des milieux plutôt ouverts et bienveillants en Auvergne, malgré quelques maladresses ou remarques déplacées. Peut-être aussi parce que certains éléments de mon identité me rendent moins immédiatement identifiable comme "étrangère" aux yeux des autres. Je n’ai pas d’accent marqué, je ne suis pas musulmane, mon mari est français (et ex rugbyman… ça peut dissuader), et mon apparence peut facilement être associée à des origines différentes ex: espagnole, corse, italienne, maghrébine, indienne, autochtone d'Amérique du Nord, … j’ai tout entendu!

Selon les personnes, je me présente souvent comme canadienne plutôt que d’insister sur d’autres aspects de mon histoire. Avec le temps, j’ai pris conscience que cette manière de me présenter pouvait être, en partie, une façon d’anticiper certains regards, comme si l’identité devait parfois être ajustée pour éviter d’être immédiatement assignée ou confrontée à certains préjugés.

Cette relative facilité d’intégration dans mon quotidien ne m’a pas empêchée de prendre conscience d’une réalité plus large et plus brutale. À travers les médias, les réseaux sociaux et certains débats publics, j’ai découvert des discours ouvertement racistes que je pensais appartenir au passé, et dont la banalisation me rend profondément triste et révoltée.

Des discours comme:

  • “il y a trop d'immigrés, on es submergés, envahi”

  • “vous en avez assez de cette bande de racailles? On va vous en débarrasser“

  • “ils sont responsables de l’insécurité”

  • “ils prennent notre travail” (digne d’un épisode de South Park) suivi de “ils vivent tous des aides sociales”…

  • “le grand remplacement, n’eSS pas…”

  • “je ne reconnait plus MA ville, je n’ai jamais vu autant de femmes voilées“

  • “il faut interdire le voile dans l’espace publique, dans le sport, à l’hôpital, etc.”

  • “les sans papiers ne devraient jamais venir en France“

  • “on ne peut pas accueillir toute la misère du monde”

  • “ils sont partout dans nos campagnes”

  • “les prénoms français disparaissent”

  • “on doit débarrasser la France des MNA (mineurs non accompagnés)”

  • “rentre chez toi sale rat, cafard ou nuisible”

  • “on est chez nous… va à la niche…”

  • etc. etc.

 

Ce n'est là qu'un aperçu, des discours qui me désespère, et lorsqu’ils se banalisent, participent à une vision déshumanisante de certaines personnes privilégiées et que seul un esprit fanatisé, manipulé, obsédé, rigide, haineux, égoïste, aveuglé, inculte… peut inventer, jusqu'à les faire passer pour des évidences, porté par une idéologie et une rhétorique parmi les plus haineuses, stigmatisantes, essentialistes, déshumanisantes, complotistes, conspirationnistes, xénophobes, voir suprémacistes qui soient.

 

Peut-être que si le concept de TCK reste encore peu visible en France, c’est aussi parce qu’il bouscule les catégories habituelles. Là où le modèle républicain tend à penser l’individu indépendamment de ses appartenances culturelles, le TCK assume au contraire l’idée d’une identité multiple, construite dans l’entre-deux.

Il vient aussi brouiller une distinction très présente dans les représentations françaises de la mobilité: celle entre l’immigré, souvent pensé à travers les questions d’intégration et de discrimination, et l’expatrié, davantage associé aux milieux privilégiés blancs.

Parler d'un "enfant issu de plusieurs cultures" renvois souvent à la question de l'immigration maghrébine ou subsaharienne en France, et non au concept de nomadisme géographique et de fluidité culturelle globale… bref.

Mais alors, où se trouve exactement ce “chez moi” dont il est question?

En France, au Québec, en Belgique, en Tunisie, sur la lune (il est vrai que j’y suis souvent)? Lorsque l'on a appris à appartenir à plusieurs mondes à la fois, l'idée même de “retourner chez soi” et le concept de frontières perd une grande partie de son sens.

 

La liberté d’expression implique une responsabilité!

Je suis consciente de mes nombreux privilèges, comme le fait de pouvoir choisir de ne PAS demander ma nationalité française en vivant sur le territoire depuis si longtemps, de bénéficier de 3 nationalités et d’un environnement familial qui m’a offert de nombreuses possibilités, d’une apparence qui me permet souvent de passer inaperçue, de faire un métier que j’aime, même si précaire, etc. Je souhaite plutôt montrer comment certains regards et certaines paroles injustes ou traumas peuvent marquer une construction identitaire.

La mobilité, les mélanges culturels et les migrations ont toujours fait partie de l’histoire humaine. Les identités se construisent au gré des déplacements, des rencontres et des échanges.

Le racisme institutionnel, structurel et systémique reste une réalité mondiale, nourrie par la peur de la différence et souvent instrumentalisée par certains acteurs politiques pour désigner des boucs émissaires plutôt que d’agir et questionner les causes profondes des inégalités. L’enjeu n’est pas de prétendre être dépourvu de préjugés ou de jugements, mais d’apprendre à les reconnaître, à les remettre en question et à rester ouvert aux récits des autres.

Ces expériences m’ont surtout rappelé que les identités ne peuvent jamais être réduites à une origine, une religion, un accent ou une apparence. Elles sont faites d’histoires multiples, et c’est peut-être là l’un des grands défis, et des grandes richesses des parcours TCK.

 

Réflexions sur l'influence de mon identité multiculturelle dans ma pratique créative

Grandir avec trois nationalités, entre plusieurs classes sociales et traditions religieuses, a profondément façonné mon rapport au monde. Mon père a été musulman puis athée, ma mère catholique et mon parrain juif. Baptisée et scolarisée dans le privé catholique, j’ai ensuite exploré différentes approches spirituelles avant de développer une posture plus critique et laïque, nourrie par la zététique et les sciences cognitives.

Cette pluralité m’a appris très tôt à observer les systèmes de croyances, leurs codes, leurs contradictions et la manière dont ils façonnent notre perception du monde. Elle a aussi nourri mon attachement à l’éthique, à l’égalité et à la justice, ainsi qu’une certaine méfiance envers les évidences et les appartenances imposées.

Je me méfie également du récit de l’”artiste maudit”, incompris ou rendu exceptionnel par ses traumatismes. La souffrance n’est ni un gage de profondeur, ni un “super-pouvoir” créatif. Je ne cherche donc pas à romantiser mon parcours ou à en faire du “self-branding”. Ma multiculturalité est avant tout une grille de lecture, un outil pour déplacer mon regard, questionner les normes et observer ce qui se joue derrière les apparences.

Mon parcours de TCK influence directement ma manière de créer. J’observe les codes culturels, les symboles et les récits, en cherchant à concevoir des projets accessibles et attentifs à la diversité des âges, des cultures, des capacités et des vécus. La question de l’appropriation culturelle fait également partie de cette réflexion.

Pour nourrir mes projets, je croise différentes disciplines, histoire, psychologie, sémiologie, sociologie, anthropologie, philosophie, etc. afin de mieux comprendre les imaginaires que je mobilise, les histoires et symboles que je contribue à raconter.

Chaque projet devient ainsi une exploration: celle d’un univers, de ses codes, de ses symboles et, je l’espère, d’une autre manière de regarder et de raconter le monde.

 
 

La diversité de mes collaborations reflète ce qui me motive profondément: comprendre les contextes, leurs codes et leurs nuances, puis trouver la forme visuelle la plus juste pour transmettre un message.

Je ne me reconnais pas forcément dans l’idée d’un style graphique unique. Mon parcours m’a davantage appris à m’adapter aux contextes, aux besoins et aux univers de chaque projet. Plutôt que d’imposer une esthétique, j’aime chercher, expérimenter et construire avec mes clients une réponse graphique cohérente avec leur identité, leur message, leur public et leurs objectifs en COLLABORATION.

Cette approche implique aussi de penser à la manière dont les images sont perçues et reçues. Comme de nombreux designers aujourd’hui, j’accorde une attention particulière à l’accessibilité et à l’inclusion, en privilégiant lorsque cela est pertinent des choix graphiques plus lisibles, compréhensibles et attentifs à la diversité des sensibilités, des capacités et des façons de percevoir.

 

Réflexion sur la diversité et l'ouverture culturelle

Qu’on me qualifie d’expatriée, d’immigrante, de migrante, de nomade, d’hybride, de citoyenne du monde, de binationale ou trinationale, d’enfant de mariage mixte, enfant de la migration, de métisse, d’étrangère, de Franco-Belge-Québécoise-Canadienne-Tunisienne, de Franco-Tunisienne, de Belgo-Québécoise-Magrébine ni d’ici ni de là…, aucune de ces appellations ne suffit à raconter le récit d’une personne.

Et si même quelqu’un comme moi, qui viens d’un milieu favorisé, parle français depuis toujours et partage les codes culturels dominants, peut se sentir constamment différent… Qu’est-ce que ça révèle de notre façon d’intégrer les gens? Jusqu’où doit-on en faire trop, cacher qui on est ou renoncer à ses origines pour être enfin accepté sans réserve?

C’est justement ce qui rend le concept de TCK intéressant. Il ne définit pas quelqu’un par son origine, son passeport ou sa filiation, mais par les expériences qui l’ont façonné. Il permet de sortir d’une vision binaire où il faudrait choisir entre les pays, les cultures ou une appartenance en particulier. Un TCK peut être influencé par plusieurs univers à la fois, sans que l’un efface les autres et peut questionner davantage les traditions problématiques.

Ce regard met aussi en lumière ce que ces parcours développent: une capacité d’adaptation, une meilleure compréhension des codes sociaux, une ouverture à différentes perspectives et une plus grande facilité à créer des ponts entre les mondes. L’entre-deux, souvent vécu comme un manque ou un déracinement, peut alors être vu comme une autre manière d’habiter le monde.

 

Peut-être que la véritable ouverture culturelle commence lorsque l’on cesse de demander aux autres de choisir une seule case, une seule origine ou une seule histoire. Après tout, à l’échelle de l’histoire humaine, les déplacements, les mélanges, les échanges et les rencontres entre groupes sont plutôt la norme que l’exception…

Nous sommes tous égaux, parce que nous sommes tous différents.

Nous sommes toutes et tous citoyens d'une même et unique terre.

Le Monde est Tissu de migration.

Accueillons la richesse et la diversité du Monde.

 

Bonus à écouter avec le coeur

(Et des sous-titres pour ceux qui ne parlent pas anglais).


 

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Photo Sarah Attig Designer

Allôôô, moi c’est Sarah

Je suis designer graphique multiculturelle et me spécialise dans la création d’identité visuelle, la création de logo et l’illustration dédiée aux petites et moyennes entreprises.

 
Sarah Attig

Designer graphique & Illustratrice | Créons ensemble votre identité visuelle sur-mesure!

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