Labubu, des petites créatures qui racontent de vieilles histoires?

 
 

Labubu, que nous dit son design sur notre imaginaire?

En tant que graphiste, j’adore créer des mascottes et chercher ce qui fait qu’un personnage devient attachant, identifiable, “original”… et parfois carrément obsessionnel. Face à la présence grandissante des Labubu dans la culture populaire, mais aussi à l’ampleur de l’industrie qui s’est construite autour d’eux, je me suis intéressé autant au phénomène qu’à ce qui l’aurait précédé.

Car derrière le phénomène, l’explosion fulgurante et le déclin commercial des Labubu, il y aurait BEAUCOUP à dire sur les ressorts commerciaux du phénomène et sur les nombreuses dérives de ce système : stratégie des blind boxes, séries limitées, collaborations douteuses, rareté savamment entretenue, réseaux sociaux, spéculation, marché de la revente, contrefaçons « Lafufu », etc.

Ce qui m’intéresse ici, c’est ce qui précède cette machine: les possibles sources d’inspiration de son créateur. Artiste multiculturel d’origine hongkongaise ayant grandi aux Pays-Bas, Kasing Lung est un TCK (Third Culture Kid ou Enfant de Troisième Culture), dont l’univers semble lui-même ne pas connaître de frontières. Même si nous ignorons toutes les sources qui ont nourri son travail, les références qu’il évoque dessinent un imaginaire particulièrement métissé: mythologies et légendes nordiques, contes européens, illustrations d’Edward Gorey, romans chinois de cape et d’épée, mais aussi culture populaire.

Plutôt que de chercher une origine unique au Labubu, l’idée est de regarder comment différentes figures, histoires et imaginaires peuvent se croiser dans un même personnage. De là est née l’envie de regarder de plus près les créatures et les récits qui ont pu nourrir son univers.

J’ai donc eu envie de laisser cette question entre les mains de ma sémiologue préférée, Léah Thomas-Bion, pour partir avec elle à la découverte des possibles inspirations du Labubu, en traversant mythologie nordique, folklore européen, petits peuples, créatures monstrueuses et figures liminaires.

 
 

Au sommaire :

  1. Qu’est-ce qu’un Labubu?

  2. Les Labubu et les créatures espiègles et du foyer

  3. Les Labubu et les nains

  4. Les Labubu et les créatures monstrueuses zooformes

 

 
 

Pourquoi le design de Labubu active-t-il si facilement, chez un public européen, un imaginaire du petit être liminaire, à la fois familier, espiègle et inquiétant?

Par : Léah Thomas-Bion, sémiologue

Avec leurs grandes oreilles dressées, leurs yeux ronds et leur sourire garni de dents pointues, les Labubu, créatures imaginées par l’artiste Kasing Lung, semblent tout droit sortis d’un conte où le merveilleux flirte avec l’inquiétant. Ni tout à fait lapins, ni totalement monstres, ces figurines de collection jouent sur l’ambivalence : elles attirent par leur naïveté enfantine tout en dérangeant par leur aspect carnassier.

Cette oscillation entre le “mignon” et le “monstrueux” réactive un imaginaire ancien, celui des créatures liminaires qui peuplent les contes et légendes du Nord de l’Europe.

Trolls, vættir ou encore lièvres sorciers scandinaves, tous partagent avec les Labubu ce statut hybride : à la frontière du jeu et de la menace, du visible et de l’invisible.

Dans cette perspective, les Labubu peuvent entrer en résonance avec certaines de ces figures folkloriques, révélant comment un objet ludique et pop-culturel peut réactiver des motifs et des imaginaires anciens, et comment la sémiologie permet de mettre en lumière ces potentielles correspondances symboliques.

 

Qu’est-ce qu’un Labubu?

Les Labubu viennent du monde imaginaire créé par l’artiste multiculturel hongkongao-néerlandais Kasing Lung, appelé The Monsters.

 

“Labubu was born from my fascination with Nordic mythology and European folklore, which I was surrounded by while growing up in the Netherlands.”

-Kasing Lung

 

Chaque figurine incarne une variation d’humeur, de saison, de personnage ou d’histoire (princesse, vampire, sirène, etc.). Leur design s’appuie sur une esthétique enfantine, naïve et onirique, mais toujours teintée d’un brin de noirceur.

En résumé, un Labubu est une petite créature espiègle, hybride entre lapin et monstre, dont le sourire carnassier est sa marque de fabrique.

 

La check-list pour savoir si on a bien affaire à un Labubu

  • Grand sourire carnassier

    9 dents pointues toujours visibles, comme une grimace entre joie et menace.

  • Grandes oreilles dressées

    Elles rappellent un lapin ou un lièvre.

  • Petite taille, silhouette enfantine

    Tête large, corps fin, proportions exagérées.

  • Yeux expressifs

    Tantôt ronds et naïfs, tantôt un peu sournois.

  • Univers coloré

    Les figurines se déclinent en une multitude de costumes et d’ambiances (pirate, sirène, citrouille d’Halloween, etc.).

 

Déjà, cela nous donne une bonne base. Et avec cette liste, on peut relever des traits qui évoquent ceux d’autres créatures.

En tant que sémiologue, je vais maintenant vous présenter ce qu’elle peut convoquer en termes d’imaginaire. Elles me rappellent toutes ces créatures liminales que l’on trouve en Europe.

 

La liminalité, quésako ?

La liminalité (du latin limen, “seuil”) désigne un état intermédiaire, un espace-temps de transition où un individu ou un groupe se trouve entre deux états, deux statuts ou deux phases distinctes. C'est une zone de passage, un “entre-deux” caractérisé par l'ambiguïté, l'indétermination et la suspension temporaire des normes sociales habituelles.

Il est donc question de frontière. Cela n’est pas sans rappeler ces créatures espiègles, qui passent pour entretenir des rapports particuliers avec les humains, uniquement dans certains espaces, en général des lieux de frontière: lisières de forêt, rivages, cavernes… C’est là que le surnaturel peut se manifester.

 

Mais alors, de quelles créatures parle-t-on?

Nous allons partir à la rencontre de ces créatures pour voir quelles résonances elles peuvent entretenir avec l’univers imaginé par l’auteur.

 

Les Labubu et les créatures espiègles et du foyer

D’abord, je dois le dire, j’ai pensé à toutes ces créatures relatives au foyer, car le fait de collectionner et de conserver ces petites créatures chez soi peut évoquer, par association, certaines anciennes figures protectrices du foyer. Un rapprochement qui nous conduit, notamment, aux Lares de la mythologie romaine.

La relation que l’on avait avec les génies du foyer dans la mythologie romaine m’y fait penser. La première occurrence qui me vient est celle des Lares, la plus connue.

 

Les Lares dans la Rome antique

Les Lares sont des divinités tutélaires de la religion romaine antique, chargées de protéger les lieux et les personnes qui y résident.

À l'origine probablement liés aux ancêtres défunts et aux esprits agraires, les Lares se déclinent en plusieurs catégories selon leur domaine de protection.

Les Lares familiares veillent sur la maisonnée et le foyer domestique. C’est de cette catégorie que nous parlons.

Dans chaque domus romaine, un petit autel appelé lararium leur est consacré, souvent situé dans l'atrium ou près de la cuisine, où la famille dépose quotidiennement des offrandes de nourriture, de vin et d'encens.

Représentés généralement sous forme de jeunes hommes en tunique courte tenant une corne d'abondance et une patère, les Lares incarnent la continuité familiale et la prospérité du foyer. Leur culte, profondément ancré dans la piété domestique romaine, témoigne de l'importance accordée à la protection des espaces de vie et au lien entre les vivants et leurs ancêtres.

Les Lares ne représentent pas un cas isolé. Plus tard dans l’histoire, nous avons des traces de ce genre de relation entre foyer et petit peuple. C’est particulièrement saisissant avec l’exemple du peuple caché islandais.

 

Les Huldufólk en Islande

Carolyne Larrington, The Little Book of Trolls, London, British Library Publishing, 2025

Le terme Huldufólk (littéralement “peuple caché” en islandais) désigne l'ensemble des créatures mythologiques du folklore islandais, souvent associés aux elfes, trolls, nains, fées et autres esprits invisibles qui peupleraient les paysages de l'île. Ces êtres habitent préférentiellement dans les formations rocheuses, les montagnes, les collines et les champs de lave, où ils auraient construit leurs propres villes et demeures appelées Álagablettur (”lieux chargés”).

Dans leur dimension de farce et d’espièglerie, on reconnaîtrait presque les Labubu: un esprit farceur, espiègle, malicieux… avec toutes ces dents qui nous font face.

Pour aller plus loin, voir Alda Sigmundsdóttir, Le Petit Livre du Peuple Caché : Vingt histoires d'elfes tirées du folklore islandais, trad. Catherine Mercy, Little Books Publishing, 2019. Recueil de vingt contes traditionnels islandais sur les elfes et le Huldufólk, accompagnés de commentaires anthropologiques montrant comment ces récits reflètent l'histoire d'un peuple confronté à des conditions de vie extrêmes.

 

Les Labubu et les nains

 

Parmi toutes les créatures auxquelles je pense, je ne peux pas m’empêcher de voir un lien assez *chtonien, assez souterrain. Quelque chose qui fait écho à nos peurs anciennes, matérialisées par ces peuples qui vivent sous la terre.

Ne voyez-vous pas les Labubu avec toutes leurs dents, sous terre? Ainsi, nous allons partir à la découverte de ces peuples souterrains dans cette partie. Ensuite, nous nous arrêterons sur une fabuleuse mise en lumière de ces peuples, ancrée dans l’héritage culturel collectif: Wagner et l’Anneau du Nibelung.

* “Les divinités grecques chthoniennes ou telluriques sont des divinités liées à la terre, au monde souterrain et infernal.”

- Source: https://fr.wikipedia.org/wiki/Divinit%C3%A9s_grecques_chthoniennes

 

Nisse et Tomte en Scandinavie

Des tomtes, équivalent scandinave du lutin, vus par John Bauer en 1909.

Dans les folklores scandinaves, Nisse au Danemark et en Norvège et Tomte en Suède désignent des figures traditionnellement associées à la ferme et au foyer. Petits êtres généralement invisibles, ils veillent sur la maison, les animaux et les travaux de la ferme, particulièrement durant la nuit. Leur relation avec les humains est toutefois ambivalente : ils peuvent se montrer serviables lorsque les habitants respectent les usages et leur accordent les attentions qui leur sont dues, mais aussi devenir susceptibles, jouer des tours ou provoquer des désagréments lorsqu'ils sont négligés ou offensés.

Au fil du temps, ces figures folkloriques ont également évolué dans l'imagerie populaire. Le Nisse et le Tomte sont aujourd'hui souvent représentés sous les traits d'un petit homme barbu portant un bonnet, une apparence largement diffusée par les illustrations, la littérature et, plus récemment, l'imaginaire de Noël.

 
 

Les Nutons en Belgique et en Flandre

Nutons et Sotais de Wallonie et d'Ardenne par Michel Elsdorf et Yannik Delairesse

Nains belges, mineurs, travailleurs nocturnes et ambivalents. Lors de mon voyage en Belgique, j’avais découvert ces créatures et leurs variations, véritables esprits espiègles. Ils entretiennent avec les humains une relation singulière, entre entraide et sournoiseries. De nombreux contes relatent cela. Ils ont aussi de nombreux homologues dans différentes traditions, comme les laminaks basques, par exemple.

Pour davantage de détails sur les nutons et mon voyage en Belgique.

 

Les Erdluitle en Allemagne et en Italie

Siegfried de Richard Wagner. Le nain Mime forge une épée. Illustration par Arthur Rackham 1867 - 1939. Légende : 'Mime à l'enclume' Act 1. À partir de 'l'Anneau du Nibelung" / "Der Ring des Nibelungen'. RW compositeur allemand & auteur, 22 mai 1813 - 13 février 1883.

L’Erdluitle (“peuple de la terre”) est, dans les folklores allemand et italien, un nain montagnard très ancien. On peut le rapprocher du stilles Volk (ou quiet folk), dont le nom veut dire “peuple tranquille”. Ces êtres redoutent le tintement des cloches ou les rayons de l’astre du jour, ce qui explique qu’ils se cachent dans les grottes, dont ils extraient des minerais qui les rendent richissimes. On dit qu’ils pourraient éventuellement se métamorphoser en diamants.

 

Le Kabouter aux Pays-Bas

René Struelens, Kabouter Pim, illustrations de Carol Voges, Heideland, 1960.

Le Kabouter est une créature du folklore néerlandais et flamand, généralement représentée comme un petit être barbu coiffé d’un bonnet pointu. Dans son iconographie moderne, le Kabouter est généralement représenté avec un bonnet pointu rouge et une barbe blanche, en particulier avec le travail de Wil Huygen et Rien Poortvliet à partir des années 1970. Dans les récits, il est souvent décrit comme discret et méfiant à l’égard des humains. Selon les traditions et les époques, ils seraient associés aux habitations, aux étables, aux forêts, aux collines ou à des lieux souterrains. Dans certains récits, ils accomplissent la nuit des tâches pour les humains ou s’occupent des animaux, mais ils peuvent également jouer des tours ou punir ceux qui cherchent à les observer ou à s’immiscer dans leur monde.

Le Kabouter appartient à cet univers de petits êtres familiers mais insaisissables, capables d’aider comme de nuire, et qui ne se laissent jamais complètement apprivoiser.

Pour plus de détails à propos des kabouter et des nains dans la tradition des Pays Bas, voir Les Gnomes, initialement publié en néerlandais en 1976 sous le titre Leven en werken van de kabouter (littéralement "La vie et l'œuvre du gnome"), est un ouvrage de fiction écrit par Wil Huygen et illustré par Rien Poortvliet. Le livre détaille la vie et les mœurs des gnomes comme le ferait un livre naturaliste, avec de nombreuses illustrations et des notes manuelles. Il a été traduit dans de nombreuses langues, et publié en français en 1979 par Albin Michel.

 

Les Schtroumpfs en Belgique

Et puis, il y a les Schtroumpfs. Créés par Peyo en 1958, ces petits êtres bleus ont eux aussi participé à fixer dans notre imaginaire contemporain une certaine représentation du petit peuple: des créatures minuscules, vivant cachées dans la forêt, organisées en communauté et dotées chacune d’un caractère particulier. Leur univers reprend ainsi, sous une forme beaucoup plus douce et humoristique, certains motifs des traditions européennes liées aux lutins et aux nains.

Ce rapprochement est d’autant plus intéressant que Kasing Lung a lui-même cité les Schtroumpfs parmi ses inspirations dans un article du magazine GQ. Il explique notamment avoir été marqué, enfant, par cette multitude de personnages partageant un même univers mais possédant chacun une personnalité et une apparence propres. Là encore, on retrouve quelque chose dans les Labubu: une même créature qui devient le point de départ d’une multitude de variations, de personnalités et de récits. Le lien n’est donc pas à chercher dans une ressemblance formelle directe, mais dans cette idée du petit être comme personnage-matrice, capable de faire naître tout un peuple autour de lui.

 

Le peuple des Nibelungen en Allemagne

Siegfried et le nain Alberich. — © DR

Les Nibelungen sont un peuple mythique souterrain et riche.

Que veut dire ce mot, “Nibelungen”?

L’un des auteurs universitaires qui inspirent beaucoup ma pensée et ma profession, Claude Lecouteux, a beaucoup écrit à leur propos, car il s’intéresse à la tradition germano-scandinave. Il nous propose cette hypothèse :

“Nibelung dérive de nibel [] “brume, brouillard, nuée”[] et -ung, suffixe germanique qui établit un rapport d'appartenance et de parenté, de descendance. Nibelung est donc étymologiquement “le descendant ou le fils de la brume”, ce qui fait du pays auquel il donne son nom un empire mythique qui peut être rapproché du Niflheimr norrois, “le Monde des brouillards”, un des noms de l'empire des morts dans l'ancienne mythologie scandinave. »

 

Si ce mot vous dit quelque chose, ce n’est sans doute pas par le truchement de Claude Lecouteux, mais plutôt grâce à un air d’opéra. En effet, le compositeur allemand Richard Wagner en a fait un cycle de quatre opéras, inspiré de la mythologie germanique et nordique ainsi que de La Chanson des Nibelungen, un poème épique germanique du Moyen Âge.

Dans La Chanson des Nibelungen, les nains forment un peuple mystérieux lié à un trésor fabuleux caché dans le royaume brumeux du Niflheim.

Parmi eux, les frères Schilbung et Nibelung possèdent un or magique qu’ils demandent à Siegfried de partager, mais celui-ci les tue et s’en empare. Le héros affronte ensuite le nain Alberich, gardien du trésor et détenteur d’une cape d’invisibilité, qu’il vainc et contraint à le servir. Ce trésor, source de pouvoir mais aussi de malédiction, devient le fil tragique de l’épopée, symbole de la convoitise et de la corruption qu’engendre l’or. Plus tard, Wagner transformera ce mythe: les Nibelungen deviendront un peuple entier de forgerons souterrains, incarnation de l’avidité humaine.

 

Sur le territoire français, nous avons nous aussi un petit peuple similaire à celui des Pays-Bas.

 

Les gnomes en Europe

Les gnomes : on en trouve, par exemple, en Alsace. Les noms qui reviennent le plus souvent pour les nommer sont Ardmannala et Zwarigeler. Même si les dénominations françaises restent « gnome », « nain » ou « lutin », ils habitent dans les profondeurs de la terre, en exploitent les trésors et vivent à proximité des humains ou leur viennent en aide.

“Vivant par deux, petit homme et petite femme, dans un bel esprit de concorde, tous ceux qui étaient amenés à les voir louaient leur belle apparence et surtout l’éclat original de leurs yeux qui scintillaient comme des étoiles. Vivant sans enfants, ils aimaient sortir de leur solitude de temps en temps, pour entrer en relation avec les habitants des environs.”

- Extrait issu de l’article Les gnomes, gardiens des trésors des profondeurs de Gérard Leser

 

Les Labubu et les créatures monstrueuses zooformes?

 

Le Trollhare

Impression d'art d'anatomie de lièvre troll créé par TeaStainedMadness

Les créatures monstrueuses ou inquiétantes zooformes avec le Trollhare. En effet, le lièvre, dont le Labubu a gardé les oreilles, n’est pas sans lien avec toute forme d’inquiétude.

Le Trollhare, littéralement “lièvre sorcier”, est une créature magique issue du folklore nordique et scandinave, symbolisant à la fois la ruse, la magie et la liminalité. Mi-lièvre, mi-créature cornue, il possède des oreilles de lièvre et des cornes, ce qui le relie aux forces naturelles et aux mondes invisibles, comme un intermédiaire entre le monde humain et le monde des esprits. Le lièvre, dans de nombreuses traditions, est un animal associé à la fertilité, à la rapidité et à la capacité de se dérober ; doté de cornes, il devient un symbole de puissance magique et de connaissance occulte.

Dans certaines interprétations, le Trollhare est aussi lié aux points cardinaux: chaque orientation pourrait correspondre à un aspect de sa magie ou à un type de protection ou de présage. Le nord pourrait symboliser la sagesse cachée, l’est le renouveau et l’énergie, le sud la vitalité et la fertilité, et l’ouest le passage vers l’invisible et le mystérieux. Il incarne donc une synthèse entre animal terrestre et forces cosmiques, rappelant que la magie ancienne se fonde sur l’observation attentive de la nature et de ses cycles.

 

Les Pucks

Puck. Peinture de Joshua Reynolds -1789.

Les Pucks (púca ou pooka) et le Labubu partagerait une parenté troublante dans l’univers des créatures fantastiques, bien que séparés par des siècles et des continents. Ces deux entités incarnent cette fascination humaine universelle pour les êtres à la fois mignons et inquiétants, oscillant constamment entre la menace et la bienveillance.

Le púca, ancré dans le folklore celtique notamment en Irlande, dans l’ouest de l’Écosse et au pays de Galles, est une créature profondément liée aux cycles naturels et agricoles. Cette entité métamorphe, capable de prendre la forme d'un cheval noir, d'un bouc ou d'un lapin, représente les forces imprévisibles de la nature que les fermiers irlandais devaient apprivoiser. Sa nature double, tantôt malveillante tantôt serviable, reflète la relation ambiguë que les humains entretenaient avec leur environnement : la nature peut nourrir comme détruire. La tradition de laisser la "part du púca" dans les champs illustre cette négociation constante avec l'inconnu, cet effort pour apaiser ce qui nous échappe. Le púca n'est civilisé qu'un seul jour par an, le 1er novembre, rappelant que le chaos et l'ordre coexistent dans un équilibre précaire.

Avec ses dents pointues, ses oreilles d'elfe et son apparence à la fois adorable et légèrement sinistre, Labubu incarne ce même paradoxe. Comme le púca, il n'est ni franchement bon ni franchement mauvais. Cette ambiguïté morale résonne particulièrement avec notre époque où les certitudes s'effritent. Le succès phénoménal de Labubu, devenu un objet de collection obsessionnel, révèle peut-être notre besoin contemporain de matérialiser nos angoisses sous une forme contrôlable et marchande. Là où nos ancêtres laissaient des offrandes dans les champs pour le púca, nous achetons des figurines Labubu, transformant l'inquiétude en consommation.

Cette évolution du púca à Labubu raconte aussi l'histoire de notre relation changeante avec le mystère. Le púca appartenait à un monde où l'inexplicable faisait partie du quotidien, où les frontières entre le visible et l'invisible étaient poreuses. Shakespeare lui-même, en transformant le púca en Puck dans Le Songe d'une nuit d'été, amorçait déjà cette domestication de la créature sauvage, la rendant plus espiègle que terrifiante, plus divertissante que menaçante.

Labubu poursuivrait cette trajectoire. Il serait l'héritier édulcoré, commercialisé et instagrammable de ces anciennes terreurs. Pourtant, sous son apparence de peluche “kawaii”, il conserve quelque chose de cette inquiétude primordiale, ces dents qui rappellent qu'il pourrait mordre, ce sourire ambigu qui ne dit jamais vraiment ses intentions.

Les deux créatures nous parlent finalement de la même chose: notre besoin de donner forme à l'inconnu, de nommer ce qui nous échappe. Que ce soit à travers les légendes agraires irlandaises ou les figurines pop culture asiatiques, nous continuons de créer des intermédiaires entre nous et ce qui nous dépasse.

Le púca comme Labubu sont des gardiens de seuil, des créatures liminales qui habitent cet espace inconfortable entre le familier et l'étranger, le rassurant et l'inquiétant. Ils nous rappellent que même à l'ère de la rationalité et du consumérisme, nous aurions toujours besoin de ces petits monstres ambigus pour apprivoiser nos peurs et nos mystères.

 

Labubu, une chimère qui fait vendre

Au terme de cette exploration sémiologique, les Labubus apparaissent comme bien plus que de simples figurines de collection: ils réactivent un imaginaire ancien, notamment celui des créatures liminaires des traditions européennes et nordiques.

En créant ces figures hybrides, entre innocence et malice, familiarité et étrangeté, Kasing Lung mobilise un répertoire de formes et de motifs qui peut entrer en résonance avec des imaginaires anciens.

Ces rapprochements ne permettent évidemment pas de retracer une généalogie de Labubu. Ils montrent plutôt combien une création contemporaine peut faire réapparaître, parfois de manière inattendue, des formes et des figures qui appartiennent à des traditions beaucoup plus anciennes.

Labubu n’est peut-être pas un troll, un lutin ou un nain transposé à notre époque. Mais sa silhouette semble suffisamment familière pour que ces figures viennent spontanément à l’esprit. C’est peut-être là que se situe l’intérêt de ce début de lecture sémiologique; tenter de comprendre pourquoi certaines formes continuent de nous être reconnaissables, même lorsqu’elles changent de visage.


 

Sources :

Ouvrages

Articles

Podcasts ou vidéo

Références iconographiques


 
 
 

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Écrit par Leah Thomas-Bion

Je suis sémiologue et me spécialise dans l’étude du Moyen Âge, à la symbolique animalière et cela évolue au fil de mes formations. Je peux vous aider dans la recherche historique, littéraire et civilisationnelle afin de créer votre identité visuelle propre.

 
 
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